Les dimensions du monde

(Interview publiée dans Estuaire, Saint-Nazaire, France, dec 2017)

Avec “Nouvelles lunes“, l’artiste multimédia américain Yuri Zupancic explore de très près notre rapport aux évolutions technologiques.

Une fois n’est pas coutume, le Fort de Villès-Martin ouvre son espace aux œuvres d’un seul artiste, le temps d’un « rendez-vous exceptionnel », comme nous le précise Roger Mousseau, membre de la Maison de quartier de Kerlédé. Exceptionnel pour ne pas dire quasi exclusif : « Yuri expose aussi bien à Berlin qu’à New York, Londres ou Sydney, généralement en collectif. En France, excepté Paris où il réside une partie du temps, c’est la première fois qu’il est accueilli en solo. » Un privilège donc, mais qui se niche davantage dans le fond et la forme du travail de l’artiste. Car, ici, l’amplitude des réflexions suscitées est inversement proportionnelle à la taille des créations de Yuri Zupanzic qui peint sur des composants électroniques à l’aide d’un pinceau à un seul cil et d’une lampe frontale. Les visiteurs, quant à eux équipés d’une loupe fournie à l’entrée, sont invités à regarder au plus proche des paysages, des visages, le cycle d’une nouvelle lune… comme autant de métaphores sur les fondamentaux de la vie, inscrites en minuscules sur des éléments informatiques de récupération.

Estuaire. Comment en arrive-t-on à peindre sur des microprocesseurs ?
Yuri Zupancic. C’est le fruit de plusieurs circonstances. Déjà, je suis fasciné depuis l’adolescence par tout ce qui est électronique, ordinateurs, Internet et multimédia. D’autre part, je suis myope, un handicap que j’ai transformé en atout puisqu’il me permet de voir les choses dans leurs détails, et donc de travailler la peinture miniature.

Estuaire. Au-delà de la performance technique, il y a un vrai questionnement sur les nouvelles technologies…
YZ.  En effet, j’observe et je vis comme tout le monde les transformations qu’elles entraînent au quotidien. Je ne suis pas contre, ce sont des outils formidables que j’utilise moi-même, mais je m’interroge sans cesse sur ce qu’elles détruisent et comment nous devons adapter nos façons de construire de manière éclairée.

Estuaire. C’est-à-dire ?
YZ. Aujourd’hui, tout va très vite, la communication comme la pensée. On zappe d’une chose à l’autre, on engrange des images, des sons et des informations dans tous les sens, sans prendre le temps de regarder vraiment, d’approfondir et d’analyser ce qui nous entoure. Tout cela modifie les comportements, les structures sociétales et même la nature. A travers mes compositions sur microprocesseurs, je propose à chacun de se poser et de mesurer tous ces impacts. Il est pour moi essentiel de toujours mettre en perspective le passé, le présent et l’avenir pour trouver un équilibre et préserver notre propre capacité de penser, imaginer et construire.

Estuaire. Nouvelles lunes, c’est une exposition inédite qui comprend aussi de la vidéo et du son.
YZ.  Oui, car cela fait également partie de mes recherches artistiques, et la configuration du lieu me le permettait. Dans la seconde salle du Fort, des images seront projetées sous forme de vidéo mapping*. Quant à la musique, j’ai pensé à ramener ma trompette, mes claviers et mes machines pour des performances expérimentales en fonction du public présent.

Propos recueillis par Nathalie Ricordeau

*Technique de projection d’images en 3D sur des éléments en volumes.

A découvrir au Fort de Villès (5, rue Ferdinand-Buisson), Saint-Nazaire. Entrée libre.
Les samedis et dimanches de 14h à 18h jusqu’au 17 décembre, avec performances musicales de l’artiste à 16h.
En semaine, sur rendez-vous pour les groupes. Renseignements : 02 40 53 50 00.